La collaboration



 

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Josué Starvinski

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MessageSujet: La collaboration    Dim 28 Avr - 16:38



– Starvinski ! Sors delà, le mangeur de grenouilles !

Josué se redressa sur sa couche rouillée et regarda en direction de la porte qui venait d’être ouverte brusquement. Un orphelin de rang 1 se tenait dans l’entrebâillement.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Josué en tâchant de dissimuler le ton ensommeillé de sa voix.

– La lampe du sous-sol a grillée.

– Encore ?

– Oui, encore, allez lève-toi, plus vite que ça !

Les autres orphelins commençaient à râler, contrariés d’avoir été arrachés si tôt à leur sommeil. La plupart ne parvenaient qu’à faire un maximum de 6 heures par nuit, chaque minute était précieuse. Josué sauta de son lit branlant et s’habilla en vitesse. Il remarqua qu’une orpheline, si petite qu’elle paraissait être née hier, s’était servi de son pull pour se couvrir. C’est que les nuits étaient froides et les couvertures bien maigres. N’ayant pas le cœur à lui retirer, il se contenta d’un vieux tricot sans manches par-dessus sa chemise et rejoignit l’orphelin aux allures de petit chef.

– Va chercher tes outils et file en bas. Evans te rejoindra plus tard.

– Evans ? Aileen Evans ?

– On dit « Aileeeeen »  frenchie, pas « Ailin ». Tu ne sais toujours pas parler correctement, hein ?

– Je ne peux pas m’en occuper tout seul ? demanda-t-il en ignorant la remarque de son supérieur.

– Elle te fait peur, la rouquine ?

– Mais non !

– Alors débrouille-toi, parce cette fois vous ne serez pas trop de deux !


Après avoir pris sa caisse à outils, l’orphelin de rang 1 le laissa devant la porte qui menait au sous-sol et repartir brailler des ordres à d’autres victimes. Les rang 1 étaient parfois insupportables, brûlant d’espoir d’accéder à la classe au-dessus tout en imposant aux orphelins inférieurs à eux leur domination. Et encore, son ancienneté mettait parfois Josué à l’abri, car certains rangs supérieurs étaient arrivés après lui et demeuraient assez mal à l’aise à l’idée de malmener un ancien. Les petits nouveaux, systématiquement placés à la plus basse condition, subissaient un sort encore plus douloureux.

Josué rajusta les bretelles qui maintenaient sa culotte, sans cesser de fixer la porte. C’était toujours difficile, toujours angoissant, de descendre ces escaliers maudits. Ce n’était pas la première fois, certainement pas la dernière, mais toujours son pouls s’emballait en même temps que la peur qui grondait dans son ventre. Tous les enfants savaient ce qui se trouvait en bas. Même les plus hauts placés craignaient de s’y rendre, bien qu’ils ne l’avouent pas.  Mais il n’avait pas le choix. S’il refusait de faire ses corvées, Josué risquait un châtiment plus funeste encore.
Il ouvrit la porte qui grinça affreusement et sortit de son attirail une lampe torche. Il se mit à descendre prudemment les marches jusqu’en bas. Des sons de gouttes tombant sur le sol froid et humide résonnaient contre les murs, en même temps que ce qui ressemblaient à des murmures étouffés. Tâchant de rassembler son sang-froid et toute la raison dont il était capable, Josué s’approcha de la lampe qui, à nouveau, ne marchait plus. Il s’agissait d’une lampe de plafond, dont les câbles étaient rongés par l’humidité. Il fallait sans cesse les remplacer afin de faire circuler le courant jusqu’à l’ampoule. Josué plaça un escabeau sous la lampe, mis ses lunettes de protection – qui étaient en fait des lunettes d’aviateur - et grimpa dessus en approchant ses bras de la lampe. Prudemment, il dévissa l’ampoule grillée. Ce fut à cet instant que la porte d’en haut s’ouvrit subitement, laissant entendre des cris rageurs. Josué reconnut immédiatement la voix d’Aileen, sa supérieure aux cheveux flamboyants qui ne supportaient guère la compagnie des cafards de rang 7. Comme lui, elle n’avait pas eu le choix. Il ne s’agissait pas seulement de remplacer une ampoule cassée, il fallait ouvrir les dalles du plafond, nettoyer les câbles usés et les protéger afin de les préserver de l’humidité. Ils en auraient pour un bout de temps, et comme l’avait dit le petit chef, ils ne seraient pas trop de deux. Josué avait souvent affaire à la jeune fille, puisqu’ils exerçaient la même profession au sein de l’orphelinat. Ce n’était jamais une partie de plaisir. La collaboration allait promettre.



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Aileen Evans

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MessageSujet: Re: La collaboration    Mar 30 Avr - 23:35


Une légère secousse et quelques mots marmonnés la tirèrent de son sommeil. Tudieu pourquoi l’obligeait-on à se lever aussi tôt ? Grognant sans vergogne, elle ouvrit difficilement un œil, puis le deuxième, pour finalement se retrouver nez à nez avec un orphelin. Rang 1, nota-t-elle mentalement, avant de ravaler les dizaines d’insultes qu’elle mourrait d’envie de lui jeter à la figure.

« Allez, Evans, debout ! » insista le jeune garçon. Ses paupières papillonnèrent sous le coup du sommeil et de la vive lumière qui filtrait par la porte entrouverte. « Qu’est-ce que tu veux ? On n’a pas idée de réveiller les gens aussi tôt, j’te jure… » rouspéta la jeune fille en se frottant les yeux. Le froid de la chambre la frappa soudainement. Elle se blottit dans sa couverture, réprimant difficilement un frisson. Il s’assit sur le lit et tira d’un coup sec sur la couette, la lui arrachant des mains. « Mais, rend-moi ça ! »

« Eh oh, te rendors pas, t’as du boulot qui t’attend. » Elle fronça ses jolis sourcils et lui lança un regard interrogateur. « Du boulot ? A cette heure-ci ? Ça pouvait pas attendre le matin ? Ou même l’après-midi ? » Le regard qu’il lui lança suffit à la rendre silencieuse et à lui faire signe de continuer. « Dépêche-toi de descendre, la lampe du sous-sol a grillé, Starvinski t’attend. » Elle le fixa d’un regard hébété pendant quelques secondes, avant de se reprendre et de l’abreuver de chuchotements furieux. « Starvinski ?! Tu m’as collée avec Starvinski ? Mais bon sang, que t’ai-je donc fait pour que tu me détestes à ce point ? T’aurais pas pu me filer un autre binôme ? Non, mieux encore, t’aurais pas pu envoyer quelqu’un d’autre à ma place et me laisser dormir ? » Elle avait pris soin de s’énerver à voix basse, ne souhaitant réveiller personne. Elle savait que chaque minute de sommeil comptait et ne tenait pas particulièrement à ce que ses camarades de dortoir lui en veuillent.

« Tout doux, Evans ou on finira par croire que tu contestes les ordres » siffla son interlocuteur, un rien agacé. Il se radoucit quelque peu devant la mine boudeuse d’Aileen et rajouta « Allons, me dis pas que tu râles parce qu’on te donne une occasion en or de railler Starvinski ? ». Elle sourit à cette idée. Josué allait prendre cher. Très cher, même. Elle se tira lentement de son lit, un peu rugueux mais confortable quand même. Voyant cela, le rang 1 se leva à son tour et se dirigea vers la porte. Elle se figea brusquement, réalisant quelque chose. « Le sous-sol ? Mais… Ça sert à rien de la remplacer, elle passe son temps à griller. On a pas des réserves illimitées en ampoules, non plus. Et puis, personne ne va au sous-sol, en plus, on va pas gaspiller nos ressources pour ça. Et je te signale que ça aurait pu attendre une heure plus décente. »

« Me dis pas que t’as peur, Evans ? » ricana le gamin sur le pas de la porte. Devant les dénégations furieuses de la jeune fille, il étouffa un petit et rire et quitta pour de bon la pièce, en lui lançant négligemment : « Tout est au mieux, alors. Travaillez bien. » Elle soupira et entreprit de s’habiller le plus chaudement possible. Enfilant un dernier pull, elle sortit de la pièce et ferma doucement la porte derrière elle.

Non, elle n’avait pas peur. Elle était terrifiée. Pas à cause des monstres et autres, comme semblait le croire son supérieur, mais à cause du lieu. Sombre, renfermé, poussiéreux. Comme les décombres dont on l’avait extirpé, avant son arrivée. Oui, descendre les escaliers pour se rendre sous terre éveillait de douloureux souvenirs. Les bombardements, les incessantes courses vers la cave, l’explosion. Pourquoi elle ? Un sursaut de rage fit soudainement surface. Elle ne craquerait pas, ça leur ferait bien trop plaisir. Elle allait leur prouver qu’elle était parfaitement capable de mener à bien ses missions. Claustrophobie ou non. Elle leva fièrement la tête, rejeta ses longs cheveux en arrière et avança d'un pas assuré.

Rageusement, elle ouvrit la porte et la claqua brutalement derrière elle, tout en pestant. « Non mais sérieusement, quelle idée de réparer cette foutue lampe, alors que ça faisait un lieu de punition idéal ! En plus, ils m’ont collé le français. Hu, comme s’il était bon à quelque chose. Non mais c'est pas vrai. » Elle ne s’arrêta que lorsqu’elle arriva au bas de l’escalier et toisa Josué d’un air méprisant.

« Starvinski » le salua-t-elle froidement avant de s’avancer jusqu’à lui. Elle donna un léger coup dans un des pieds du tabouret, le faisait vaciller légèrement, mais pas suffisamment pour qu’il tombe. Elle voulait juste lui faire comprendre qu’il avait intérêt à filer doux. Et puis vraiment, ce n’était pas le moment de s’encombrer avec un estropié. « Descend de là et laisse faire les pro. Et dépêche-toi, j’ai pas que ça à faire. » Elle recula d’un pas et croisa les bras, agacée au possible.

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Josué Starvinski

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MessageSujet: Re: La collaboration    Mer 1 Mai - 20:58



Josué restait les yeux fixés sur la dalle de plafond qui se trouvait au-dessus de lui, tâchant de la retirer le plus délicatement possible. Il ne devait pas prêter attention aux grognements impétueux de sa co-équipière, malgré le grésillement fort irritant qu’elle provoquait dans ses oreilles. Certes, aucun d’eux n’avait accueilli la nouvelle de leur coopération avec bonheur, mais tout de même, dans sa bouche cela ressemblait à la plus ingrates des punitions !

Le regard d’Aileen, aussi enflammé que ses cheveux, le fusilla un moment avant que ses mots ne refroidissent l’atmosphère en lâchant un glacial « Starvinski » pour le saluer, si l’on peut dire. Ce n’était quand même pas sa faute si elle était là, occupant ce poste ingrat dans ce lieu morbide ! Ravalant son irritation, Josué ne répondit pas et se reconcentra sur la dalle qu’il tentait d’ôter du plafond.
Soudain, une petite secousse l’arracha à sa tâche et le fit vaciller sur ses jambes. Aileen venait de donner un coup de pied dans l’escabeau.

– Descend de là et laisse faire les pro. Et dépêche-toi, j’ai pas que ça à faire.

Ses énormes lunettes d’aviateur toujours sur le nez, Josué se risqua à lever un peu les yeux au ciel. Déjà que leur occupation matinale était des plus funestes, si s’ajoutait à cela l’exécrable humeur de sa partenaire… Il ne rechigna pas et descendit prestement du tabouret. Aileen prit sa place et se mit à son tour à inspecter les dégâts.
Pendant un – long – moment, ce fut le silence complet. On n’entendait à nouveau que les fuites d’eau qui s’échappaient des tuyaux en lourdes gouttelettes s’écrasant sur le sol. Aileen pestait sourdement en tripotant les câbles et les circuits. Il fallait l’admettre, elle était vive et efficace. Ce silence et cette obscurité ambiants compressaient le cœur de Josué autant que l’était l’ampoule dans le creux du plafond. C’était presque insoutenable. Il n’aimait pas savoir ses pieds, ses jambes protégées par de maigres chaussettes, à la merci de quelques monstres rôdeurs. Le garçon tentait de se concentrer sur les manipulations de sa camarade, mais il sentait l’angoisse monter à chaque seconde. Il entendit alors un bruit métallique et résonnant qui le fit sursauter. Il lança alors, pour briser le silence et tâcher de se reprendre :

– Tu sais, il faut… il faut remplacer les câbles et les protéger de l’humidité. C’est l’eau qui les ronge et les abîme. Fais attention de ne pas t’électrocuter. Est-ce que… Est-ce que tu veux mes gants ?

Josué prononçait mal le mot « gant » en anglais, comme certains autres mots, et il craignit un instant qu’Aileen le remarquât et s’en moquât. Il enchaina donc précipitamment :

– Tu sais, on dit que c’est qu’ici que se cachent tous les remords. Tu crois que c’est vrai, toi ?

Un autre bruit métallique. Cela pouvait être n’importe quoi, plein d’autres choses qu’une créature quelle qu’elle soit ! Un tuyau bouché, un bruit venant d’en haut, un boulon qui tombe… N’importe quoi, n’importe quoi sauf ça ! De plus en plus anxieux, Josué se rapprochait peu à peu de l’escabeau, ses yeux bleus fixant la pénombre derrière eux. Sans cesser de scruter ainsi les ténèbres, il recula d’un pas et ébranla l’escabeau, ce qui déstabilisa Aileen et la fit chanceler légèrement, secouant sa chevelure rousse autour d’elle.

Josué s’écarta en mettant la main sur sa bouche. Lui qui avait souhaiter apaiser les tensions, c’était loupé. Et ce fut justement à cet instant qu'un bruit, plus fort et plus résonnant que les autres, perça le silence en faisant vibrer leurs cœurs à l'unisson. Qu'est-ce que c'était, ÇA ?!

 
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Aileen Evans

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MessageSujet: Re: La collaboration    Sam 4 Mai - 21:22



Elle monta prestement sur le tabouret et inspecta le plafond, les lèvres pincées sous l’effet de la concentration. Il s’agissait à présent d’être efficace et de ne pas se tromper. Elle ne survivrait pas ç l’humiliation d’un rappel à l’ordre pour travail mal fait. Même si, au fond, elle pourrait toujours rejeter la faute sur Josué. L’avantage d’avoir un rang élevé, pensa-t-elle avec satisfaction, laissant un petit sourire mesquin étirer ses lèvres.

Elle repoussa une des dalles et observa avec attention les différents câbles. L’endroit était incroyablement humide. Pas étonnant que la lampe grille. Elle leva les yeux au ciel et entrepit de fourrager dans les différents fils. Histoire de voir ceux qui étaient totalement irrécupérables et ceux dont on pourrait éventuellement tirer quelque chose. Toute à ses manipulations, elle tressaillit lorsque son compagnon d’infortune brisa le silence. Elle soupira d’exaspération : ne lui avait-elle pas fait comprendre qu’elle n’était pas d’humeur à le supporter ? Elle aurait vraiment dû le faire tomber du tabouret au lieu de se contenter de la faible secousse. Il aurait réfléchi à deux fois avant de lui parler.

« Oh, tu t’inquiètes pour moi, Starvinski ? Comme c’est mignon. » caqueta-t-elle, d’une voix faussement émue. Elle baissa les yeux vers lui et lui lança un regard où le battaient mépris et incrédulité. « T’as vraiment cru que j’allais toucher des gants que tu as mis ? Sérieusement ? Je te croyais plus intelligent. » siffla-t-elle, mordante de cruauté. « Garde tes sales microbes de français pour toi et boucle-la, tu m’empêches de me concentrer. Et on dit ‘gants’, pas cet espèce de gargouillement que tu as prononcé. » Elle marqua une pause, avant d’ajouter : « En fait, si je récapitule bien, tu considères que je suis incapable de gérer la situation, que ça fait depuis tout à l’heure que je tripote des câbles, juste parce que j’en envie de me mettre inutilement en danger, et qu’en plus, je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il faut faire. Charmant, Starvinski. » Désagréable et acide jusqu’au bout de la langue, Aileen. Une vraie flamme. « Je n’oublierai pas. J’irais peut-être même en glisser un mot à Lucifel, histoire qu’il lâche les Remords sur toi, vu que tu sembles tant en avoir peur. » Elle faisait la fière, mais au fond, elle n’en menait pas large. Elle aussi, avait peur de ces créatures. Mais elle cacha son appréhension en martyrisant Josué. Parce qu’il l’avait mérité : s’il n’avait pas évoqué les Monstres, eh bien, elle n’aurait probablement pas réagi aussi violemment. C’était aussi bête que ça.

Elle reprit ses manœuvres et évalua rapidement l’étendue des dégâts. La plupart des fils électriques devraient être remplacé, mais tout d’abord, il faudrait protéger l’endroit. Le rendre plus sec, déjà, serait un bon point. Il n’y avait pas beaucoup de matières isolantes à l’orphelinat, dû au fait qu’il fallait vivre en autarcie depuis la disparition des adultes. Il y avait sûrement du tissu, mais qui ne servirait pas à grand-chose, niveau protection. Du bois, mais s’il fallait demander aux menuisiers de les aider, ils n’étaient pas sortis de l’auberge. Enfin, du sous-sol. Et de toute façon, le bois ne tiendrait pas face aux assauts de l’eau qui s’égouttait dans les lieux. Donc… des matières plastiques. Où allaient-ils trouver ça ? Une bâche ou quelque chose dans ce genre devrait faire l’affaire. Sûrement.

Elle s’apprêtait à lui faire part de ses conclusions quand quelque chose la bouscula. Elle sursauta franchement cette fois, poussant un petit cri de frayeur. Elle jeta un regard apeuré autour d’elle, cherchant la cause de cette secousse. Lorsqu’elle se rendit compte que ce n’était que Josué, elle vit rouge. Vraiment. L’énervement qu’elle avait éprouvé jusqu’à présent n’était rien face à ce qu’elle ressentait maintenant.

« Bon sang, Starvinski, tu peux pas faire attention ?! » éructa-t-elle, le fixant d’un regard noir. « Quoi, pauvre petit bébé Josué a peur du noir, c’est ça ? » grinça-t-elle, en imitant la voix d’un bébé, allant même jusqu’à feindre la tristesse pleine de raillerie. Elle posa les mains sur ses hanches, poings serrés, furieuse. « A moins que tu ne fasses semblant d’avoir peur pour jeter un coup d’œil sous ma robe ? Les français sont tous des pleutres et des pervers, tes gènes qui ressurgissent sûrement. » Sa voix se fit glaciale. Elle n’était clairement pas d’humeur joviale. « Eloigne-toi de… »

Sa phrase resta en suspens. Elle venait d’entendre le bruit qui avait tant effrayé Josué. Et il fallait avouer qu’elle n’était pas réellement plus rassurée. Mais elle ne voulait pas montrer sa frayeur. Pas après l’avoir si vertement tancé. Elle se reprit, repoussa ses cheveux derrière son épaule d’un geste gracieux et prit la parole d'un ton méprisant : « Un rat, rien de plus. Tout le monde sait que les Remords préfèrent la forêt. Sauf toi, apparemment. » En réalité, elle n’en savait rien. Mais dire ça à haute voix l’avait un peu rassuré. Juste un peu. Elle fixa le jeune garçon d’un air insistant jusqu’à ce qu’il recule à une distance qu’elle estimait raisonnable, avant de retourner à l’examen du plafond.

« Bon, il y a pas mal de câbles à remplacer. On va commencer par protéger la zone et l’assécher, aussi. Ensuite, on changera les câbles et on finira par remplacer l’ampoule. » dit-elle d’une voix pensive, avant de sauter lestement du tabouret.

Elle alla farfouiller dans un des coins de la pièce et trouva ce qu’elle cherchait. Elle revint vers Josué et lui tendit un chiffon, un sourire narquois aux lèvres. « A toi l’honneur, va éponger l’eau qui s’est accumulée là-haut, ça te donnera l’occasion d’utiliser ces gants dont tu sembles si fier. »
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Josué Starvinski

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MessageSujet: Re: La collaboration    Lun 13 Mai - 16:24


Le torrent de rage et d’humiliation qu’Aileen abattit sur Josué fut si violent qu’il en fut assommé, comme sous l’effet d’un coup de massue. Cette fille était méchante, méchante ! On aurait dit que toute la frustration qu’elle accumulait chaque jour était à présent déchargée sur le défouloir moral que représentait Josué. Elle ne l’épargnait sur aucun point, tout passa au moulinet à injures, sa naïveté d’avoir cru pouvoir apaiser leur animosité respective, sa bêtise d’avoir voulu prêter ses gants, sa faute d’être français, forcément, sans oublier la mauvaise prononciation du mot « gant » qu’Aileen Evans, dans sa minutie qui n’avait d’égal que sa cruauté, n’avait pas manqué de remarquer.
Josué restait figé, abruti par ce flot injurieux qui le clouait sur place. Il avait l’impression de se prendre une douche glacée. Mais enfin, d’où venait toute cette haine ! Une enfant si jeune ne pouvait pas être si méchante.

– Je n’oublierai pas. J’irais peut-être même en glisser un mot à Lucifel, histoire qu’il lâche les Remords sur toi, vu que tu sembles tant en avoir peur.

A ces mots, Josué fut carrément blessé. Il n’y avait rien de pire que ça dans l’orphelinat. Ça. Avoir peur, c’était une chose. La peur aurait pu souder les enfants, les inciter à s’unir et se soutenir, comme les roseaux pliés par le vent mais attachés par la même terre. La même douleur. Mais la peur, trop souvent ici, les divisait. C’était à celui qui saurait le plus railler la frayeur de l’autre. C’était la loi de la jungle, la loi du plus fort. Celui qui pleurait ou sursautait, on se jetait dessus comme des hyènes affamées, on n’en faisait qu’une bouchée. Parfois, quand deux enfants étaient dans l’intimité, ils osaient enfin faire tomber le masque de l’insensibilité, ils s’avouaient leurs craintes et se confessaient avec un soupir de soulagement. Peut-être qu’au fond de lui, tout au fond de lui, c’est ce que Josué avait espéré en confiant ainsi les tourments de son cœur à sa partenaire.

Mais Aileen Evans ne saurait jamais faire cela. Aileen Evans n’était pas ce genre d’enfant qui apaise sa rage et confie avec angoisse : « J’ai peur des Remords ». Elle faisait partie de ceux qui n’avoueraient jamais leur peur et mépriseraient celle des autres, pour les regarder d’en haut. Josué fut blessé, oui. Il regretta bien vite d’avoir évoqué les Remords et la crainte qu’ils inspiraient. Il avait eu tort. Aileen et lui ne seraient jamais amis. Il était encore plus seul en sa compagnie que s’il s’était retrouvé dans le sous-sol sans personne.
Lorsqu’il bouscula l’escabeau par mégarde, il crut qu’Aileen allait se jeter sur lui.

– Bon sang, Starvinski, tu peux pas faire attention ?!

Josué l’avait rarement vu aussi rageuse. Elle était toujours grinçante et incisive, certainement afin d’affirmer sa supériorité, mais jamais encore il ne l’avait vu si perturbée. Etait-il possible qu’elle… ait peur ? Comme pour contrer cette supposition saugrenue, elle lança d’un ton railleur :

– Quoi, pauvre petit bébé Josué a peur du noir, c’est ça ?

Josué commençait sérieusement à bouillir de l’intérieur, cette colère sourde qui circulait en lui se muait en fureur concentrée qui ne tarderait pas à jaillir de lui. Aileen le poussait à bout, et d’ailleurs, elle n’avait pas l’air de s’en préoccuper. Elle parlait, parlait, crachait son venin comme un volcan crache sa lave. Sa haine semblait être son moyen personnel de ne pas laisser la peur filtrer en elle. Mais ce n’était pas encore fini ! Avant même que Josué n’ait eu le temps de se défendre – car tout de même, sa ténacité avait ses limites – elle poursuivit sans moins de hargne :

– A moins que tu ne fasses semblant d’avoir peur pour jeter un coup d’œil sous ma robe ? Les français sont tous des pleutres et des pervers, tes gènes qui ressurgissent sûrement.

Ce dernier argument était si choquant et si inattendu que Josué senti le rouge lui monter aux joues jusqu’aux oreilles. Des pleutres et des pervers ?! Qu’aurait-il pu trouver de si intéressant sous sa robe ? Une queue fourchue ??
Cette fois-ci, il prit son courage à deux mains et prit une grande inspiration afin de répliquer comme il se doit à ces accusations malhonnêtes. Au même moment, Aileen ordonna :

– Eloigne-toi de…

Elle ne finit pas sa phrase. Pourtant, ce ne fut pas Josué qui l’interrompit. Ce fut elle-même. Ou plutôt ce bruit, le même, un son vaguement métallique, sonore, qui résonnait comme un murmure parmi les tuyaux. Cette fois, même Aileen l’avait entendu. Même Aileen avait peur. Cela se voyait sur son visage, qui l’espace d’un instant, retrouva les traits effrayés de l’enfant qu’elle oubliait d’être. Josué fut troublée de la voir si changée. Si humaine. Mais son visage dur et hautain ne tarda pas à reformer ses traits. Rejetant vivement ses cheveux derrière ses épaules, elle dit d’un ton d’évidence :

– Un rat, rien de plus. Tout le monde sait que les Remords préfèrent la forêt. Sauf toi, apparemment.

Mais il n’avait jamais dit qu’il s’agissait d’un Remord ! Quelle vipère, elle ne ratait jamais une occasion de l’écraser comme un cafard sous son pied ! Et, par Abraham, depuis quand les Remords préféraient-ils la forêt ? Il en doutait bien, mais de peur de se faire à nouveau lapider par les injures d’Aileen, Josué n’osa pas contredire cette affirmation. Elle le fixait à présent de ses yeux furibonds, espérant peut-être l’enflammer du regard. Josué recula de quelques pas jusqu’à ce qu’elle consentît à se reconcentrer sur sa tâche.  
Après avoir fait l’examen des différentes manipulations qu’il faudrait effectuer, elle quitta son perchoir, fouilla dans ses affaires et revint vers lui avec un chiffon. Elle lui tendit le tissu sale en sifflant :

– A toi l’honneur, va éponger l’eau qui s’est accumulée là-haut, ça te donnera l’occasion d’utiliser ces gants dont tu sembles si fier.

Vipère. Josué prit sa place à contrecœur. Il épongea l'eau qui gouttait dangereusement autour des câbles. Il se mit ensuite à couper des morceaux de circuits détériorés en même temps d’éponger les parois des tuyaux. La fureur qu’il contenait en lui rendait ses gestes trop vifs et trop saccadés. Parfois, de petites étincelles jaillissaient du trou sous l’effet d’une manipulation un peu trop maladroite. Il entendait alors les soupirs exaspérés de sa partenaire. A bout de nerf, il finit par se tourner vers Aileen en lâchant :

– Tu as dû vivre des choses vraiment terribles pour devenir si malveillante.

Une nouvelle gerbe d’étincelles explosa au milieu des câbles dans un bruit grésillant.

Merde , dit-il en français.

Il sépara les deux circuits en contact et plaça un petit morceau de bois pour les tenir éloignés. Ils avaient besoin d’adhésif. Mais qu’est-ce qui pouvait bien abîmer à ce point les câbles électriques du plafond ? Les bruits résonnants qu’ils percevaient dans l’obscurité se poursuivaient, mais de peur d’être moqué par l’autre, aucun d’eux ne faisait de commentaire à ce propos. Soudain, un bruit plus proche se fit entendre. Il venait du plafond-même. Intrigué, Josué prit sa lampe torche à sa ceinture et observa l’intérieur du plafond. Les tuyaux et les câbles cohabitaient, ce qui n’était pas l’idéal sécuritaire. Cependant, cette fois-ci les circuits électriques ne semblaient pas être la source de ce grincement. A cet instant, Josué vit qu’un des tuyaux était anormalement baissé, presque tordu.

– Qu’est-ce que c’est que ça…

Il posa la lampe torche en équilibre et tâche de redresser le tuyau, mais on aurait dit qu’il avait reçu un coup d’enclume. Ses petits mains peinaient à le remettre en place, sans parler de son équilibre précaire et de son manque de moyens. Il prit alors une grosse clef, toujours à sa ceinture, et appuya à la base du tuyau afin de le rétablir. C’était difficile car il était loin et qu’aucun de ces outils n’était adapté à cette tâche. Josué ne vit pas la fissure qui se fraya dans le plafond, à mesure qu’il appuyait sur le tuyau en forçant contre la paroi. Le tuyau semblait se redresser peu à peu, aussi rien ne le prépara à ce qui survint finalement.

Tout d’un coup, le tuyau se brisa et un geyser d’eau lui éclata dans la tête. Il fut trempé jusqu’aux os en une fraction de seconde. Puis, le sort s’acharnant, la fissure du plafond se creusa et s’étala à une vitesse fulgurante, ce qui ne présageait rien de bon. Les cheveux tout mouillés, Josué sauta de l’escabeau et s’écria :

– Ecarte-toi ! Tout va s’écrouler !

Il poussa violemment Aileen vers le fond, tandis qu’un craquement terrible retentissait derrière eux. Et en effet, tout le plafond était en train de s’effondrer, laissant apparaitre les tuyaux endommagés et les parois pourries qu’il recouvrait. Mais ils n’eurent guère le temps de les contempler, des bouts de murs entiers risquaient de leur tomber sur la tête. Ils se réfugièrent dans un coin et s’accroupirent en se protégeant le visage de leurs bras.
Le fracas dura plusieurs minutes. Lorsqu’ils relevèrent la tête, un nuage de poussière embaumait ce qui ressemblait à un petit champ de ruines. Ils allaient se faire massacrer. Ils ne pouvaient pas remonter avant d’avoir trouvé une solution.

Ce fut à cet instant que Josué, toujours accroupi parmi les débris, remarqua qu’Aileen Evans, repliée sur elle-même comme un nénuphar, tremblait. Troublé par cette vision inattendue, il ne sut comment réagir. Peut-être avait-elle peur de se faire punir par le Prince ou attraper par le Sycophante. Peut-être qu’elle craignait de ne jamais pouvoir retourner à la surface. Josué s’apprêta à poser sa main sur son épaule, mais il se ravisa de peur qu’elle le rejette. Il se contenta de dire timidement :

– Aileen, ça va ?




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Aileen Evans

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MessageSujet: Re: La collaboration    Sam 8 Juin - 19:43



« Tu as dû vivre des choses vraiment terribles pour devenir si malveillante. »

Pardon, quoi ?! Elle lui lança un regard outré qu’il ne vit pas, trop occupé par les circuits électriques. Comment osait-il lancer des suppositions pareilles, alors qu’il ne savait rien, absolument rien ? La gentillesse ne menait à rien, dans la vie. Seule la sournoiserie permettait de survivre, c’était d’autant plus vrai à Cloverfield. Et s’il était trop bête, trop naïf pour le comprendre, elle se ferait un plaisir de l’écraser sous son talon, de le réduire à néant. Oh, qu’il attende juste un peu, et il verrait ce que la malveillance permettait.

La mâchoire crispée de rage, elle croisa les bras et arbora un air boudeur. Elle continua néanmoins à pousser des soupirs exaspérés et à frapper impatiemment le sol du pied. Aileen ne supportait pas qu’on la critique, encore moins lorsqu’il s’agissait d’un sale gamin qui n’aurait même pas dû avoir le courage de lever les yeux vers elle. Et encore moins de baisser son regard et de la toiser de haut, même s’il était perché sur un tabouret et qu’il était, par conséquent, plus grand. Non mais.

Toutefois, elle perdit rapidement sa mine rageuse et suivit avec attention les manœuvres de son camarade d’infortune. Il ne manquerait plus qu’elle se fasse punir pour l’incompétence de Josué, tiens. Elle tendit le coup pour tenter de voir ce qu’il trafiquait dans le toit, mais il faisait bien trop sombre et de toute façon, le corps du français lui cachait la vue. Cela dit, elle sentait confusément que tout ne se passait pas vraiment comme prévu. Impression qui se confirma lorsque Josué se retrouva trempé de la tête aux pieds.

Elle s’apprêtait à lui lancer une remarque perfide lorsqu’elle aperçut la fissure qui fendillait le plafond à une vitesse fulgurante. Ce… n’était pas normal. Quelque chose n’allait pas. Avant qu’elle ne puisse réellement réaliser le danger qu’ils courraient, Josué la poussa en arrière, la projetant dans un coin de la pièce. Elle n’eut guère le temps de reprendre ses esprits : elle se contenta d’imiter aveuglément le jeune garçon. Maladroitement, elle recula jusqu’à ce que son dos touche le mur derrière elle, maculant sa jolie robe de poussières et autres gravas.

Le bruit du plafond qui s’effondrait réveilla en elle de douloureux souvenirs, qu’elle avait cru enfouis, oubliés, scellés au fond de son esprit. Elle ferma les yeux, forts, très forts, jusqu’à s’en faire saigner les paupières. Les images terribles des bombardements dansaient devant ses yeux, la narguant d’avoir cru pouvoir leur échapper. Elle se sentait presque nauséeuse, l’odeur de la poussière et de l’effondrement lui rappelant avec vivacité comment elle s’était retrouvée enfermée sous les débris, comment elle avait été prise au piège du bâtiment qui était censé la protéger.

Et voilà que tout recommençait.

La vie n’était qu’une éternelle rengaine, toujours les mêmes malheurs qui se répétaient en boucle, qui s’acharnaient contre la même personne. Pourquoi elle ? Pourquoi elle, toujours elle, elle, elle n’était pas vraiment méchante, enfin, pas foncièrement, elle était juste particulière, mais même, même sa propension à, à, à s’agacer, à mépriser certains orphelins ne méritait pas ça, sûrement pas, elle n’était pas la pire personne qui existait au monde, si ?

Toute à sa terreur, elle s’était recroquevillée sur elle, luttant de toutes ses forces pour ne pas fondre en larmes. Elle ne pouvait pas, même si elle se sentait étrangement trahie par Cloverfield. Elle avait toujours respecté la Royauté, l’Aristocratie, elle avait suivi les règles sans protester… et voilà qu’elle subissait de plein fouet la colère de… de qui, d’ailleurs ? Qu’importe. Cela n’aurait pas dû arriver, le toit n’aurait pas dû s’effondrer et elle, elle n’aurait pas dû se retrouver enfermée avec ses souvenirs. Elle aurait dû être préservée, non ? Non ?

« Aileen, ça va ? »

Elle releva soudain la tête et lança un regard trouble au français, les yeux plein de larmes. Elle avait oublié sa présence. Sa phrase la tira de son égarement, la mettant en colère. Et, peut-être, un peu de gratitude. Très peu, il ne faut pas abuser, non plus.

« J’ai l’air d’aller bien, abruti ? » lui lança-t-elle, en reniflant un peu. Aileen restait Aileen, quoiqu’il arrive. Elle reposa son front sur ses genoux et inspira profondément, pour se calmer. Pour essayer de retrouver le ton acide et mordant qui la caractérisait tant, au lieu de cette petite voix tremblante qu’elle venait d’utiliser. Peine perdue. Elle se sentait oppressée. Elle avait peur. Elle voulait sortir et vite. Mais s’ils sortaient, l’Aristocratie les tuerait. Mais pour le moment, elle n’avait pas le courage de simplement regarder les débris, et encore moins de se lever. « Je… J’ai peur. C’est… » commença-t-elle d’une voix hésitante, avant de finir dans un murmure presque inaudible. « Ça me rappelle les bombardements à Plymouth. La maison de ma tante s’est effondrée, comme tout ce qu’il y avait autour, c’était laid, ça faisait mal, mal partout, et le bruit, le bruit, c’était comme aujourd’hui en plus fort, c’était… » Et la litanie s’arrêta, étouffée par les sanglots convulsifs qui la secouaient.

Elle s’arrêta soudainement de pleurer. Josué. Il savait maintenant. Elle venait de tout lui révéler. Il venait d’acquérir une arme de choix contre elle, à présent. Comment était-elle supposée s’en tirer maintenant ? Il pourrait utiliser cette information pour lui faire mal, pour réduire à néant ses espoirs, ses efforts pour atteindre les rangs supérieurs… Elle était finie.

Tant pis. Elle devait garder la tête haute. Elle essuya ses yeux rougis du revers de la main. Elle devait prendre sur elle et redevenir la fille insupportable qui aboyait des ordres d’un ton assuré, minaudait et s’amusait avec les personnes qu’elle estimait. Mais cette Aileen semblait loin, tellement loin…

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Josué Starvinski

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MessageSujet: Re: La collaboration    Mar 18 Juin - 12:01



Aileen pleurait. C’était inattendu, incroyable, invraisemblable, mais cette jeune harpie pleurait. Pendant un long moment, Josué ne dit rien, et ce n’était même pas par embarras, il était simplement pris de cours. Il scrutait le visage changé de sa partenaire, ses yeux où les larmes distillaient la fureur. Aileen avait eu peur, tellement peur. Et peut-être encore plus que cela.

Josué ne fut même pas irrité du ton sec qu’employa Aileen pour lui répondre. Il ne releva même pas le « abruti ». Pour la première fois, c’était la détresse de la jeune fille qu’il voyait avant sa rudesse. Aileen était complètement repliée, le corps rigide, les mains crispées. Le garçon, tout aussi choqué par les évènements, était cependant moins bouleversé, et cela aussi, c’était inhabituel. La supériorité d’Aileen, en temps normal, s’alliait à l’orgueil et au sang-froid, l’empêchant ainsi d’être dépassée par de quelconques situations bancales. Mais tout s’était effondré, en quelques secondes. Tout s’était effondré comme les fondations du plafond dans lesquels ils se retrouvaient tous les deux. Et même le petit « abruti » d’Aileen ne parvenait pas à lui rendre sa prestance d’ordinaire inébranlable. Même elle devait s’en rendre compte. Qu’elle n’était, au fond, qu’une petite fille.

Et puis elle parla. Elle raconta, la voix et le corps secoués de sanglots. Une voix tremblante d’où suintait une terreur passée. Josué ne disait toujours rien, et cette fois, c’était surtout parce qu’il écoutait. Jamais encore Aileen n’avait évoqué son enfance avec tant de vérité, tant de blessure. Et d’ailleurs, presque aucun orphelin ne le faisait. Même lui. Une boule invisible se forma dans la gorge de plus en plus nouée de Josué, qui, respectant Aileen malgré tout, regardait le sol tout en l’écoutant.
Ce fut à cet instant qu’il comprit que les français n’avaient pas été les uniques victimes des allemands. Lui qui pensaient que les britanniques, insulaires et guidés par le grand Churchill, avaient été plutôt épargnés, il se rendait compte qu’eux aussi avaient souffert. Même lui n’avait pas connu les bombardements. Il ne pouvait qu’imaginer le climat ambiant, alternant longues angoisses et prises de panique. Les alarmes, les avions dans le ciel, les bruits d’explosion, les secousses. Il dut refouler un frisson.

Aileen se coupa elle-même. Son récit affolé, saccadé, s’interrompit et elle sembla réaliser ce qu’elle devait considérer comme une erreur. Josué le comprit, il le comprit vite, connaissant le tempérament de Miss Evans. Aucune faiblesse, aucune faille. Jamais. Quelle bêtise ! Il ne savait même pas comment réagir à présent. Ne rien dire ferait penser à de l’indifférence, et à cet instant, Josué était tout sauf indifférent ! Le récit de sa supérieure l’avait furieusement ébranlé. Et puis, s’il gardait le silence, cela laisserait libre cours aux suspicions d’Aileen qui interprèterait cela comme le signe qu’il conservait ces révélations en tête avant de s’en servir contre elle. Et en même temps, que dire ? Une marque de soutien serait très vite considérée, soit comme de l’hypocrisie, soit comme de la mollesse d’esprit. Ainsi Josué ne savait que dire, et lorsqu’il vit qu’Aileen s’était un peu calmée, il se contenta de se relever lentement.

Il épousseta ses vêtements couverts de la poussière blanchâtre qui s'échappait des plafonds et regarda le chantier qui les encerclait.

– Aileen, dit-il d’une voix presque douce. On va y arriver. Cela mettra du temps, c’est tout. On va prendre tous les outils dont on dispose. On ira chercher de la nourriture à tour de rôle. Il n’y a pas de raison que le Sycophante ou les Remords s’amènent ici. En trois jours, on peut arriver à réparer le plafond et nettoyer le sol. Mais pour ça… je pense qu’il faudra qu’on travaille ensemble. VRAIMENT ensemble. D'accord ?

Il fixa de ses yeux bleus le visage humide de la rouquine, espérant que son ton ferme et sa proposition saugrenue ne seraient pas, pour une fois, mal accueillies. Après tout, Aileen était maline, lucide. Elle comprendrait vite qu’ils n’avaient guère le choix.
N’y résistant pas, Josué se pencha tout de même un peu plus sur sa silhouette recroquevillée et dit, plus bas encore :

– Je ne le dirai à personne, Aileen. Ce que tu m’as dit, je ne le dirai à personne.
 

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Aileen Evans

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MessageSujet: Re: La collaboration    Ven 13 Sep - 22:41

Elle écarquilla les yeux, abasourdie par les paroles du jeune garçon. Elle avait mal entendu, c’était tout. Il… Ce n’était juste pas possible. Elle releva la tête et le fixa d’un regard scandalisé.

« Tu… Tu te fous de moi, Starvinski ? Trois jours ?! Trois putain de jour coincé dans cette cave à… à réparer le sous-sol ? Tu veux ma mort, c’est ça ? Avoue ! »

Elle était déjà sur le point de mourir de frayeur, il ne s’attendait tout de même pas à ce qu’elle reste de son plein gré dans cette horrible cave qui puait l’obscurité et l’humidité ! Elle n’avait même pas réussi à utiliser sa voix habituelle, arrogante et froide, hautaine et acide, ne parvenant qu’à hoqueter un faible murmure, absolument pas effrayant.
« Jamais, tu m’entends ?! Jamais je ne… » Elle s’arrêta brusquement : elle venait de remarquer l’état dans lequel le sous-sol se trouvait. Des pierres arrachées jonchaient le sol poussiéreux et humide, des câbles pendaient du plafond éventré. Elle poussa un pauvre gémissement et enfouit à nouveau sa tête entre ses genoux, de nouvelles larmes coulant sur ses joues déjà trempées. Elle tremblait de peur. Elle entendait les bombes exploser, elle pouvait presque sentir les tremblements du sol lorsqu’elles s’écrasaient, anéantissant vie et environnement.

Elle posa le menton sur ses genoux écorchés lors de la chute du toit et posa ses yeux sur Josué. « Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas sortir là, maintenant, tout de suite ? On n’a qu’à… on n’aura qu’à dire aux autres que… Je sais pas, les Remords nous ont attaqué et que c’est de leur faute que c’est… » Elle était désespérée : elle savait que ce plan était voué à l’échec. Personne ne les croirait et de toute façon, elle ne voulait pas risquer la colère des monstres qui hantaient Cloverfield en les accusant à tort. Elle soupira profondément. Très bien, ils ne pourraient pas mentir.

« Dès qu’on remontera, L’Aristocratie va nous tomber dessus, pas vrai ? On… On a vraiment pas le choix, c’est ça ? »

Elle inspira profondément pour se calmer. Peine perdue : l’odeur de destruction qui volait dans les airs l’angoissa davantage.

« Pourquoi à nous… ? Pourquoi ça nous arrive à nous ? »

Elle releva la tête et regarda Josué. Il semblait avoir… pitié. Pitié d’elle. Lui, un simple rang 7, qui a pitié d’elle, qui réussissait à manipuler son monde pour obtenir exactement ce qu’elle voulait ? Jamais. Il était hors de question qu’elle se laisse aller. La colère qu’elle éprouva lui rendit courage. Oh, certes pas au point de lui rendre sa fierté habituelle, mais elle réussit néanmoins à faire abstraction de sa peur. Pas de compassion. La compassion était pour les faibles et elle n’était pas faible.

]Elle inspira à nouveau et se leva lentement, en s’appuyant lourdement au mur. Elle tremblait encore énormément et peinait à rester debout, mais au moins, ses jambes tenaient le coup. C’était déjà ça. « C’est parti, Starvinski. Il va falloir ranger ce foutoir et le plus rapidement sera le mieux. Je n’ai pas vraiment envie de rester plus longtemps en ta compagnie » Sa voix était encore faible, mais un peu plus assurée qu’avant. Cependant, son ton n’était pas vraiment méchant ; elle était juste affreusement fatiguée, elle n’avait plus le courage d’être hautaine et vipérine.

Elle posa la tête contre le mur et lui lança un regard calculateur. Elle papillonna des yeux, chassant les dernières larmes accrochées à ses cils. Un dernier murmure lui échappa alors avant qu’elle ne ferme les yeux pour rassembler ses forces. « T’as intérêt à ne rien dire à personne, Josué. Si la vie m’a bien appris une chose, c’est que la gentillesse ne paye pas. Si un seul mot transpire de ce qui est arrivé dans le sous-sol, je te jure que je ferais de ta vie un enfer. » Bien que l’effet de sa menace était grandement atténué par ses frissons convulsifs, elle pensait chaque mot de ce qu’elle disait. Et brusquement, elle lui posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelques temps. « Comment tu fais pour être aussi… gentil ? Aussi confiant dans les autres ? Pourquoi est-ce que tu crois à l’entraide et à la pitié et à la bonté ?! Rien de tout ça n’existe. Et sûrement pas ici. »
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Josué Starvinski

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MessageSujet: Re: La collaboration    Mar 17 Sep - 20:34



Ce fut lorsque Aïleen parut reprendre de la vigueur – et Josué n’aurait finalement su dire si c’était une bonne chose – que le garçon réalisa à quel point il était affaibli. C’était comme s’il avait jusqu’alors concentré ses forces à remettre sa camarade d’aplomb, oubliant son propre état, sa propre faiblesse. A présent qu’Aïleen retrouvait cette voix sèche et courroucée, la seule qui lui avait toujours connue avant l’épisode de l’effondrement, lui retrouvait sa débilité. Il s’aperçut même qu’il s’était écorché la main. Josué était accoutumé aux blessures. Il semblait que sa peau était plus fine qu’une peau ordinaire et qu’elle n’attendait qu’une chose : faire jaillir le sang qui grouillait en elle. Depuis qu’il avait connu les traitements des sœurs Hingley, cette disposition semblait même s’être aggravée… Mais c’était sûrement dans sa tête, tout ça, comme le reste.

Josué restait silencieux tandis qu’Aïleen s’insurgeait contre le destin, le hasard, ou tout autre instrument de fortune qui les avait condamnés à subir ce sort funeste. Être cloitré dans l’orphelinat était déjà pénible, mais alors être contraints de demeurer prisonniers de son sous-sol… Josué fut soudainement assailli d’images futures où il se figurait Aïleen et lui vivant dans la crasse et l’humidité sans voir la lumière du jour. Il déglutit en serrant ses doigts sur ses genoux repliés.
Pourquoi ça nous arrive à nous ? Je ne sais pas Aïleen, je ne sais pas, répondait-il en lui-même, incapable d’extraire les mots de sa bouche. Il ne savait même pas si la jeune fille parlait de la détresse qu'ils subissaient à l'intant ou de tout. Tout ça. Cloverfield, Lucifel, les monstres. Tout ça. Il n’avait pas de réponse, de toute façon.

Josué hésita à soutenir sa supérieure lorsqu’elle fut redressée, tant ses jambes semblaient aussi bancales que celles d’un jeune faon. Mais l’orgueil d’Aïleen était du genre plutôt redoutable. Il ne s’y risqua pas. Étrangement peut-être, l’assurance nouvelle qui suintait de la voix de sa camarade le rassura – juste un peu – car elle impliquait qu’elle retrouvait ses forces en même temps que sa fierté. La panique était passée. Place au calme sang-froid.
Après les quelques menaces acides lancées par Aïleen  qui firent lever les yeux à Josué avec lassitude dès qu’il eût tourné le dos – sa promesse n’avait donc servi à rien, seule l'inspiration de la crainte rassurait le cœur impétueux d’Aïleen Evans – Josué tâcha de soulever les amas de décombres afin de les rassembler par ordre de taille. Et puis…

– Comment tu fais pour être aussi… gentil ? Aussi confiant dans les autres ? Pourquoi est-ce que tu crois à l’entraide et à la pitié et à la bonté ?! Rien de tout ça n’existe. Et sûrement pas ici.

Pendant un moment, il ne dit rien. Aïleen restait plaquée contre le mur, le corps secoué de spasmes contenus. Il transportait méticuleusement les blocs de pierre avant de les étaler sur le sol avec soin, comme si cette tâche le captivait plus que tout autre chose.
Puis il se releva, lentement, épousseta sa culotte et ses mains. Il se tourna légèrement, pas tout à fait de face, sans vraiment soutenir le regard d’Aïleen. Non, en fait il regardait ailleurs.

– Je ne suis pas gentil. Je n’ai pas confiance en les autres. Je n’ai pas confiance en Lucifel, en Dan, ni en Jezabel, ni en Alistair, en personne. Je n’ai pas confiance en toi. L’entraide… Je ne sais pas. Toi, je sais ce que tu penses. Tu penses qu’il faut écraser les autres pour se hisser tout en haut. Ça ne te vient pas à l’idée qu’en se portant les uns les autres, c’est plus facile d’atteindre le haut. Je ne sais pas si ça existe ici. Il parait que je vois des choses qui n’existent pas. Alors peut-être que ça aussi, je l’invente !

Son ton était si amer en prononçant ces derniers mots qu’il eut brusquement l’air plus vieux. Il ajouta plus bas, d’une voix sourde et profonde :

– Je n’avais pas pitié de toi. J’ai eu de la peine... Je ne pense pas comme toi. Je ne pense pas que les gens sont minables quand ils pleurent ou que… Que c’est une faiblesse d’avoir mal ou d’avoir peur. On est tous faibles, alors ! Tous ! Tu crois… Tu crois que Lucifel, il a pas peur ? Tu crois qu’Andreas et Albert n’ont pas peur ? On a tous peur !! On a peur de mourir, et d’autres trucs. On a peur. Pourquoi on essaye pas… de faire une pause. Juste pour ce travail. Je ne parle pas de bonté et de pitié, tout ça. Je veux dire… On oublie la colère et le méprise. Le mépris, pardon.

Il n’avait jamais autant parlé depuis qu’il était à l’orphelinat. Il se sentait faiblard et nauséeux. Son sang circulait mal, comme si son corps avait été trop vaste pour qu’il puisse le parcourir en entier. Vaste, son corps ? Même pas un mètre quarante, une trentaine de kilos, les membres si sveltes qu’on aurait dit un faucheux.
Il était épuisé. Une trêve. Juste une trêve, Aïleen.

– Je pense que ce serait mieux si c’est toi qui va chercher les outils. Je fais trop suspect.



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Aileen Evans

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MessageSujet: Re: La collaboration    Mar 29 Oct - 20:53

"Tell me you're not afraid.
- All right. I'm afraid... but it's an irrational fear."



Elle le regarda longuement. Elle ne comprenait pas vraiment sa manière de raisonner. Certes, tout le monde avait peur, ça, elle le reconnaissait volontiers. Mais… Ça lui semblait tellement indigne de laisser voir ses faiblesses, que… que jamais elle ne pourrait s’y résoudre. Elle se sentait déjà honteuse d’avoir craqué en face de lui. Mais d’une certaine manière, elle se sentait rassurée : il ne se servirait pas de ce qu’il venait de découvrir contre elle. Alors, peut-être bien qu’elle pourrait, éventuellement, faire un effort… Elle se sentait épuisée, autant physiquement que moralement. Elle doutait qu’elle puisse tenir pendant toute la durée de leur collaboration, si elle devait se montrer aussi vipérine que d’habitude.

« Je… ne comprends pas ta manière de raisonner. Mais… Mais je suppose que c’est parce qu’on a vécu des choses différentes, toi et moi. De toute façon, là, on est dans le pétrin jusqu’au cou, et… oui, tu as raison, il faut qu’on travaille ensemble… Pas juste ensemble, mais ensemble… Sans s’étriper ou que sais-je… »

Elle n’en dit pas plus, elle se sentait trop confuse, trop apeurée pour réfléchir correctement. Elle soupira doucement et se tint bien droite. Elle inspecta d’un œil critique ses vêtements : ils étaient trempés, couverts de poussière et de plâtre. Même ses cheveux roux avaient pris une teinte blanchâtre. Elle laissa échapper un grognement frustrée : elle avait été dans le même état, à Plymouth. Elle épousseta ses vêtements à grands coups rageurs, coiffa grossièrement sa chevelure à l’aide de ses doigts tremblants, chassant ainsi le plus gros des débris.

« De quoi j’ai l’air ? » demanda-t-elle d’un ton vaguement agacé. « Raah, je ressemble à rien, comment veux-tu que je passe inaperçue ? Bon, tant pis, je monte comme ça, je… j’aurais qu’à inventer une histoire. Je trouverais bien. » Tournant les talons, elle gravit quatre à quatre les marches. Elle ouvrit la porte et la claqua brusquement derrière elle. Par chance, le couloir était vide. Elle se laissa glisser le long du mur et s’assit par terre, la tête entre les mains. Elle inspira un grand coup : elle eut soudainement envie de rire.

Elle revivait.

Le soulagement l’envahit : adieu la poussière, adieu les ténèbres et les décombres, bonjour la lumière, la vie, le grand air ! Elle se précipita vers les dortoirs, esquissant quelques pas de danse au passage. Son bonheur fut de courte durée.

Elle fonça droit sur l’orphelin qui les avait envoyés au sous-sol. Il remarqua, évidemment, l’état lamentable dans lequel elle se trouvait. Et ne put s’empêcher de la questionner. Ça aurait été trop beau, qu’on lui foute la paix.

« Bah alors, Aileen, t’as décidé de te déguiser en fantôme ? C’est pas Halloween à ce que je sache ! » Elle se retint de lever les yeux au ciel – franchement, il aurait pu au moins faire l’effort d’être drôle ! – et lui fit un sourire un peu contraint. « On voit que t’es jamais descendu au sous-sol ! C’est un vrai nid de poussière, là-dedans ! En plus, Starvinski a trébuché et m’est tombé dessus, j’te raconte pas la galère ! » Curieusement, ce mensonge effronté sembla porté ses fruits : il ne posa pas plus de questions embarrassantes, se contentant de se moquer de la maladresse du jeune garçon. Elle s’apprêtait à faire demi-tour quand tout d’un coup, on l’interpella.

« Hé, Evans, tu vas où ?
- Bah… Me changer. T’as quand même pas cru que j’allais rester dans un attirail pareil ?
- Tu te changeras plus tard, c’est l’heure du déjeuner, là, ramène-toi ou t’es partie pour pas manger de la journée.
- Hé, mais comment t’as fait pour oublier l’heure du déjeuner Aileen ?
- Bah, tu sais, dans les sous-sols, tu perds un peu la notion du temps… Faut croire que je suis remontée pile au bon moment ! »

Elle hésita un instant. Josué était en bas, en train de l’attendre… Mais en même temps, si elle partait tout de suite et qu’elle ne revenait pas, ce serait louche. Et lui-même lui avait conseillé de ne rien faire de suspect, pas vrai ? Elle se laissa entrainer par la foule et s’installa avec les autres, à table. Ce ne fut qu’au moment où elle vit son assiette (relativement) pleine en face d’elle qu’elle réalisa à quel point elle était affamée.

Elle fut sur le point d’engloutir sa portion quand le jeune français s’imposa à nouveau dans son esprit. Lui, n’avait pas eu de déjeuner. Peut-être devrait-elle lui prendre quelque chose à manger… Quoique. Pourquoi devrait-elle se mettre en danger pour un abruti comme lui ? Après tout, maintenant qu’elle était ressortie, c’était sa parole contre la sienne. Et nul doute que si elle persifflait auprès de l’Aristocratie que Josué avait détruit le plafond de la cave, on la croirait, elle, et peu importe toutes les dénégations du garçon. Elle n’avait pas besoin de se jeter d’elle-même dans la gueule du loup, pas vrai ?

Elle visualisa Josué, seul, dans la cave, à attendre son retour, tremblant de peur et de froid… Cette vision, qui aurait dû la réjouir, lui laissa au contraire une sensation pesante de malaise. Probablement parce qu’elle pouvait trop bien se mettre à sa place, s’imaginer dans cette cave sans lumière, entourée de blocs de bétons, à respirer l’atmosphère âcre de l’effondrement… Presqu’inconsciemment, elle glissa les restes de son assiette sous son pull, bien enveloppé dans un mouchoir d’une propreté douteuse. Ça ferait l’affaire pour le moment.

Elle se leva en même temps que les autres et fit passer son mutisme inhabituel pour de la fatigue. Elle réussit à s’éclipse discrètement et monta vers les dortoirs : tout était vide, les orphelins étaient en train de vaquer à leurs occupations respectives. Elle se dépêcha de changer de vêtements. Elle choisit ses plus vieux habits, ceux qui ne craignaient rien et qui tenaient chaud aussi. Elle commença à redescendre les escaliers pour aller au sous-sol, avant de s’arrêter net et de remonter quatre à quatre. Elle entra dans le dortoir de Josué et fouilla un peu avant de repérer ses affaires. Elle hésita un instant et finit par lui prendre de quoi se changer et se couvrir. Il faisait froid, en bas.

De toute façon, ce n’était pas de la gentillesse, c’était juste… Juste une assurance qu’il ferait bien son boulot et qu’il ne mourrait pas à cause d’une pneumonie. Quoique s’il mourrait, elle pourrait lui mettre sur le dos l’état du sous-sol, sans qu’il soit puni. Elle secoua la tête pour chasser ces idées absurdes : elle était fatiguée, elle divaguait, voilà tout. Stop. Elle ne venait pas du tout de penser à tuer un de ses camarades, non, pas du tout.

Elle descendit rapidement et se faufila discrètement jusqu’au placard, où ils conservaient leurs outils. Elle remplit une cassette avec tous les outils qu’elle trouvait, utiles ou non. Elle n’avait pas de temps à perdre, elle avait trop peur de se faire prendre. Quand ce fut terminé, elle retourna vers la porte menant au sous-sol. Elle se sentait idiote, bête, avec la caisse dans une main, les vêtements dans l’autre et la nourriture  cachée sous son pull.

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle ne voulait pas retourner là-dedans. Elle avait peur, bordel, elle mourrait littéralement de peur. Pourquoi devait-elle subir ça ? Ironiquement, c’est l’idée que Josué l’attendait en bas qui la força à avancer et à descendre dans la pénombre. Parce que, voyez-vous, il était hors de question qu’elle se montre moins courageuse que lui.

Arrivée en bas, elle alluma la lampe qu’elle avait apportée avec les outils. Il avait déjà abattu pas mal de travail. Une grande partie du sol était libre de tout débris. Oh, elle ne se leurrait pas, il restait encore beaucoup à faire. Elle posa bruyamment les outils au sol et se sentit complètement empotée avec les habits dans les bras. Elle n’avait pas l’habitude d’être… attentionnée. Elle n’avait jamais fait ça auparavant. Même avec son défunt frère, elle n’avait pas été aussi… gentille. Non, ce n’était pas de la gentillesse, juste de la nécessité. Elle n’était pas gentille, n’est-ce pas ?

« Tiens, je… je t’ai pris des vêtements de rechange. Tu risques d’attraper la crève si tu… tu restes… et puis, ça attirerait les regards, quand tu... remonteras... enfin voilà, change-toi. Et, hum… C’était… c’était l’heure du déjeuner et je… je t’ai pris à manger. » Elle se détestait, en ce moment : elle haïssait sa manière de bégayer, sa voix peu assurée, sa putain de timidité, là. Ce n’était pas elle. Elle, elle était assurée, elle aurait dû jeter le mouchoir et les habits par terre, l’engueuler de son incapacité à faire correctement son boulot… Il fallait croire que cette expérience l’affectait plus que ce qu’elle croyait. Elle ne se sentait même pas capable de lui lancer la moindre insulte au visage. Elle se contenta de lui tendre ce qu’elle lui avait promis.
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Josué Starvinski

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Once upon a time
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MessageSujet: Re: La collaboration    Jeu 2 Jan - 16:23



Spoiler:
 


L'attente.
Ce n'était pas une histoire de patience, d'ennui ou d'angoisse. C'était juste l'attente. Josué n'était pas éprouvé par l'attente. Elle était juste comme un sale cauchemar qu'on croit parti mais qui finit par revenir lorsqu'on pense avoir trouvé le sommeil apaisé.
L'attente dans le noir, dans la crasse, et même dans la faim, il s'en rendait compte maintenant. L'attente comme avant. L'attente qui le grignote, le griffonne, bout de peau après bout de peau.

Josué se demandait, à présent, si Aïleen reviendrait. Il sentait en lui enfler des élans de regret en songeant à la confiance qu'il avait offerte à sa supérieure. Les "Je n'aurais pas du"s'apprêtaient à emménager dans son coeur trop lourd, tandis qu'il percevait au loin les gouttelettes s'écouler régulièrement contre le sol froid, à la manière d'une horloge improvisée. Son ventre avait gargouillé, un peu. Pas longtemps. Il abandonnait vite. Il savait que même en braillant, on ne l'écouterait pas tellement.
Josué était assis mollement contre le mur, la tête en arrière et les cheveux épars, lorgnant sans le voir le paysage morbide qui l'environnait. Un monde en noir et blanc, un monde en morceaux que la tignasse d'Aïleen ne venait plus colorer.

Quand elle était partie, Josué avait plaqué d'un geste agressif, comme pour se punir, ses mains contre ses paupières mouillées. Il ne savait même pas bien pourquoi les larmes perlaient à ses yeux, c'était contrariant, irritant. Peut-être était-il envieux de la chance de sa camarade, qui connaitrait rien qu'un peu le soulagement de la lumière. De l'air. Peut-être était-ce la violence de l'éboulement que, trop occupé à conforter la Pie, il n'avait pas eu le temps de comprendre et qui l'accablait maintenant, en retard. Ou simplement l'épuisement, ou la souillure, ou la frousse, ou même tous ces mots qu'il avait lâchés avec une amertume à vous dissoudre la langue.


Refoulant les larmes et la faiblesse, Josué avait travaillé avec un acharnement compulsif, un peu fiévreux. Il avait réuni tous les morceaux de pierre dans un coin pour libérer le passage, il avait rejeté les morceaux obsolètes et conservé ceux qui pourraient se ressouder. Il avait lui-même revissé les écrous des tuyaux et des gouttières qui avaient pété sous le choc. Pour les lampes, il n'y avait pas grand chose à faire. Il faudrait des ampoules. Josué savait que le plafond ne pourrait pas être remis en état parfaitement. Il espérait simplement que l'Aristocratie ne s'inquiétait que de sa sécurité et non des finitions d'un lieu d'ores et déjà condamné.

Josué ne s'était arrêté que lorsque, devant l'évidence, il fut contraint d'admettre qu'il n'y avait plus rien à faire. Presque perturbé par cette prise de conscience, il était demeuré un moment droit et immobile, le regard vague, les bras ballants. Puis il s'était assis. Il avait attendu.


La Grenouille se mit à fredonner d'une voix éteinte un chant yiddish que lui chantait sa mère. Transit de froid mais ne cédant pas au silence, il ôta son veston et s'y emmitoufla en repliait son corps de sauterelle contre lui.

– Isaac... Pourquoi tu n'es pas là...

Lui-même n'aurait su trop dire s'il s'adressait au vivant ou au fantôme. Ni l'un ni l'autre ne daignaient apparaitre de toutes façons. Josué ferma les yeux.


Lorsque Aïleen arriva, il tourna nonchalamment la tête en sa direction. Elle avait l'air moins apathique que lui, mais ses traits étaient tendus et ses lèvres trop vives.
Ce ne fut que lorqu'elle lui présenta une pile de vêtements et les quelques restes qu'elle avait emportés, que Josué sembla reprendre un tant soit peu de contenance. Il se redressa, laissa tomber son veston élimé à même le sol humide et s'empara du tout. Il remarqua aussitôt que certains habits ne lui appartenaient pas dans le tas, mais il ne dit rien. D'ailleurs, ce n'était pas tant la pile de vêtements qui l'intéressait.
Se saisissant des morceaux de pain et de ce qui ressemblait à du lard, il les engouffra dans sa bouche avant même de prendre la peine de remercier sa bienfaitrice. Aïleen, une bienfaitrice ! Le mot ressemblait à une faute de grammaire, un genre de "faux-ami" comme disaient les anglais. C'était le monde à l'envers, retourné, la réalité était tordue. Ce n'était pas le plafond qui leur était tombé sur la tête, c'était le ciel, carrément ! Josué eut un vague sourire à cette pensée, mais dans la pénombre la jeune fille n'aurait pas su le voir. Son estomac engloutit les miettes qu'il lui donnait avec empressement et félicité.

– Merci. finit-il par lâcher.

Il vit qu'Aïleen contemplait son travail et fut légèrement fier de lui. Réactivé par le peu de nourriture qu'il avait ingurgité – en réalité, c'était davantage le produit de la présence retrouvée de sa supérieure, mais même Josué n'aurait su le concevoir – la Grenouille s'approcha d'un pas vif du chantier qu'il avait organisé.

– Beaucoup de morceaux sont trop emmiettés pour être réutilisés. Ceux-là sont ceux qui vont boucher les trous dans les coins des murs, en haut. Mais pour les plafonds, on ne pourra utiliser que de la taule qu'on va souder. Et on mettra du ruban adhésif pour empêcher les fuites. Je sais, c'est pas terrible, mais on n'est pas maçons, moi je sais pas comment refixer la pierre.

Il remonta la chaussette qui s'effondrait contre son mollet trop maigre et reprit de ce même ton saccadé :

– Quand tu n'étais pas là, j'ai examiné les dégâts. Il y a la bonne et la mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que le sol de l'étage supérieur n'a pas été endommagé parce que les morceaux de pierre ne proviennent que d'un endroit spécifique – là-bas, près du mur – et que l'épaisseur du plafond est assez grosse. La mauvaise, c'est qu'on ne sera jamais capables de reconstituer le plafond dans son état initial. On n'a plus qu'à espérer que les aristos ne s'en rendront pas compte. Ou qu'ils s'en foutront.

Son débit était tel qu'il lui brûlait les bronches. Il fixait Aïleen de son regard pâle et luisant, comme s'il attendait qu'elle démontrât un enthousiasme débordant. Il ne réalisait pas comme le retour à l'obscurité avait pu perturber la Pie.

– Tu as des ampoules ? Elles ont toutes sautées. J'ai revissé les ouvertures de la tuyauterie mais il faut vérifier si certains tuyaux ne sont pas trop tordus ou même percés. Tu peux le faire. Je vais boucher les trous avec les pierres qui restent et je mettrai de la taule. Je me suis dit qu'on pourrait aussi utiliser de la colle extra-forte. On en a ?

S'approchant soudainement de la jeune fille, il plaqua ses mains contre ses épaules et lança :

– Ça va aller, AÏleen. Si on a passé la ferme et les camps, on peut bien passer ça.

C'était peut-être la fièvre, peut-être les nerfs, peut-être de la folie pure. En tous cas, les mots de Josué se trouaient d'incohérences. Il ne s'en rendait pas compte.
Il se déshabilla, certainement dans le but de se changer. Mais comme si en plein milieu de son ouvrage il en oubliait l'issu, il demeura en sous-vêtement. Ignorant le froid et la gêne de son état, il se mit à siffler tout en se mettant au travail. Son coeur battait comme un tambour déchainé.



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